LE DAKAR, LE VRAI

Pascal Dro – Alessio Corradini

Depuis longtemps, nous souhaitions évoquer à nouveau les rallyes-raids. Une discipline qui se porte aujourd’hui de mieux en mieux, même si elle est sortie de l’œil des grands médias depuis belle lurette. La raison ? Son évolution, en phase avec celle du monde sur bien des plans. L’Africa Eco Race en est un bon exemple, tant sur le terrain que dans l’esprit.

Bien sûr, tout le monde se souvient des grands Dakar africains, de la passion qu’ils suscitaient parmi les équipes, les sponsors, les pilotes et les constructeurs du monde entier. Même ceux qui ne courraient pas tentaient, par tous les moyens, de rejoindre la caravane et de mettre le cap, au milieu de l’hiver, sur Dakar. À Paris, les passions n’étaient pas moins intenses du côté des « contre » qui guettaient les faux pas de l’épreuve, pointaient les accidents, les problèmes éthiques et les contrastes trop marqués entre le Nord et le Sud sur les pistes d’un continent en construction.
Oh, bien sûr, ce n’étaient, le plus souvent, que les commentaires de ceux qui ne connaissaient pas les « Africains de chez nous », ces gros personnages dont les bagarres sur des spéciales de plus de 500 km nous faisaient rêver… Les motards, les femmes, les jeunes affamés d’aventure, les pilotes d’élite qui affrontaient le désert et la course avec l’humilité exigée par le sable, le vent et la chaleur.

René Metge et Jean-Louis Schlesser. Combien d’années et de millions de kilomètres sur les pistes et dans le sable, à eux deux ? Une amitié unique et un amour de cette Afrique à découvrir qu’ils font partager à d’autres tous les ans en janvier.

Depuis les années 1970, celles et ceux qui en ont rêvé sont souvent partis sur les routes du Dakar, au Maroc, en Égypte, à Oman, en Chine ou même sur les Bajas espagnoles ou mexicaines. Et même, désormais, sur la Route de la Soie. Et toutes et tous savent, depuis, sans le moindre doute, que l’amour de l’Afrique est une passion qui ne se soigne pas. Certains y ont gagné de l’argent ou un peu de gloire, tandis que d’autres y ont laissé leurs économies et quelques illusions, mais aucun n’a tourné le dos à l’Afrique qui reste, toujours, gravée dans le cœur de ces « Africains ».
Le Dakar ? Pour des raisons de sécurité, il a tourné le dos à l’Afrique, il y a plus de dix ans, pour découvrir et faire découvrir l’Amérique latine. Certains ont adoré, mais aucun n’a jamais affirmé que cette aventure-là était plus belle que la précédente. Quant aux autres, ceux qui regrettaient, ils sont restés fidèles à l’Afrique. C’est le cas de Jacky Ickx, qui y vit une partie de l’année et y a fondé un foyer, de Kenjiro Shinozuka, qui a créé et financé une école, de Jean-Louis Schlesser, qui a, sans jamais le dire à qui que ce soit, tutoré et financé les études de jeunes Africains et ainsi de suite…
Et puis, on a vu le Dakar changer de visage et devenir ce qu’on lui demandait d’être, tout en restant une machine à cash. Il a conçu des spéciales très WRC pour répondre à la demande des constructeurs, parfois aménagé les peines attendues par les concurrents, etc.
Jusqu’à prendre les sous de la Bolivie – qui doit être à peine moins pauvre que la Mauritanie – pour y faire rouler la dernière édition avant de mettre la clé sous la porte de l’Amérique latine, tous les budgets et espoirs locaux ayant été siphonnés.
La suite ? D’abord l’Arabie Saoudite, dont nous vous avons parlé dans les deux derniers numéros de Grand Prix. Un royaume qui n’était pas encore aussi profondément impliqué – du moins le croyions-nous – dans le drame yéménite. Ensuite l’Africa Eco Race de janvier, que le géant ASO n’a même pas prise une seconde en considération avant de lancer ses troupes, aux mêmes dates, factures saoudiennes réglées, sur des pistes prometteuses, mais au contexte peu sûr et guère fréquentable.
L’Africa Eco Race avait fait le pari, à l’origine, d’une course équitable, normale, saine, passionnée et simple, qui tiendrait la route par la seule passion de ses organisateurs et de ses concurrents. Il y avait alors Hubert Auriol, René Metge, José Maria Servia et Jean-Louis Schlesser. Onze ans plus tard, ces « Africains » restent fidèles à leur course, qui se porte de mieux en mieux et représente à merveille notre époque. Le succès croissant des engagements en témoigne : on veut partager, découvrir, faire découvrir ces pays merveilleux, ces dunes inimaginables et la joie inoubliable d’une arrivée au Lac Rose. On veut rire le soir autour du feu. Offrir ce que l’on peut offrir, ne pas prendre plus que nécessaire et donner tous les coups de mains possibles en route, ensemble, vers un truc que l’on gardera, comme « Shino » et les autres, tout le restant de sa vie au fond du cœur. Par sa simplicité et son humilité, le récit de Jean-Louis Schlesser nous a touchés. Le voici, tel quel. La grande gueule bagarreuse des nineties est devenu un sage. Enfin… Au moins pour cette fois !

Celui qui vous dira qu’il connaît l’Afrique, même après y avoir passé des années, est un menteur. Là-bas, dans le sable et sur les pistes, tout change et rien n’est jamais connu d’avance. Une grande part de la magie est là : restez réveillés et vous serez ébahis.

Jean-Louis, quand tu as lancé l’Africa Eco Race, l’imaginais-tu déjà comme la grande épreuve africaine qu’elle est devenue ?
L’Africa Eco race existe depuis bientôt douze ans, déjà. Et l’idée était d’organiser une épreuve conservant les valeurs propres aux rallyes-raids comme on les aimait et auxquelles il était interdit de toucher. Un rallye-marathon, difficile mais respecté, reliant l’Europe à l’Afrique dans un défi sportif, humain et éthique fort. Ce sera aussi le cinquième départ consécutif depuis la principauté de Monaco qui partage nos valeurs Et si ce Monaco-Dakar est maintenant une épreuve reconnue, j’espère que c’est aussi grâce à cela.
En quoi est-elle différente du Dakar que tout le monde connaît ?
Eh bien, comme je te l’ai dit, c’est une épreuve avec de vraies valeurs humaines de convivialité, d’entraide et de solidarité. C’est la découverte d’une Afrique authentique et fragile, éternelle et bouleversante, avec des paysages toujours plus impressionnants et des bivouacs inoubliables en pleine nature. Et je crois que nos participants jouent un rôle essentiel dans toute cette magie. Chacune et chacun apporte un ingrédient qui fait de l’Africa Eco Race ce qu’elle est. Mais, parmi les aspects les plus importants, il y a l’échange et le respect des Terriens de là-bas, qui sont nos frères. Ils nous accueillent et nous devons, sans biais ni raccourci, jouer le jeu et leur apporter tout ce que nous pouvons.
Pourquoi « Eco » ?
Nous ne nous sommes jamais réellement « vanté » des opérations que nous menons sur le Rallye. Pour vous donner quelques exemples, nous avons, notamment aux départs et aux arrivées, plusieurs dispositifs équipés de panneaux solaires ; l’objectif est de développer cela sur le bivouac dès cette année pour oublier les groupes électrogènes, leur bruit et leur carburant. Nous avons également imposé une éco-participation : un système de prélèvement participatif chez tous les participants, collaborateurs, prestataires, partenaires… Cela permet de continuer l’opération Énergie de l’Espoir, lancée avec l’AMADE Mondiale il y a deux ans et qui vise à fournir des lampes à énergie solaire fabriquées au Burkina Faso aux enfants vivant dans des lieux reculés et non raccordés aux réseaux électriques. Ce projet allie humanitaire, éducation et écologie. Et la plupart d’entre nous va souvent bien au-delà de cela à titre personnel… Plus de 30 % de nos participants mènent des opérations humanitaires pendant l’Africa Eco Race.
Le rêve, sur un rallye comme le vôtre, n’est-il pas le dessin du parcours ? Combien de temps durent les « recos » et combien de personnes envoyez-vous sur le terrain ?
En termes de durée, c’est assez variable… C’est généralement entre quatre et cinq semaines avec une équipe de quatre personnes et deux voitures. Différents facteurs influent : la météo peut parfois être assez compliquée, comme récemment au Maroc, et il fait encore très chaud en Mauritanie, ce qui peut freiner la cadence… Aussi faisons-nous le maximum pour « dégoter » des nouveautés et, cette année, il y en aura, notamment dans la deuxième partie du Maroc, ainsi qu’en Mauritanie. Tout cela prend de temps mais c’est pour avoir un beau parcours sur la prochaine édition.
Et qui s’en charge ?
La dream team des « Africains historiques » (rires), René Metge et José-Maria Servia en tête ! Personne n’est plus qualifié et ne possède un amour plus grand qu’eux pour ce coin de la planète.
Au niveau des engagements, tout se passe comme prévu ?
Nous avons un nombre d’autos et de camions très stable depuis trois ans. Les catégories qui ressortent le plus sont les SSV et les motos : nous doublons, dès à présent, le nombre d’engagés par rapport à 2019.

Après des phases de joie et d’autres de désespoir, si vous avez bien réfléchi avant chaque tour de roue, avant chaque décision de course, ce moment-là, des larmes plein les yeux, sera pour vous. Et, alors, vous ne l’oublierez plus jamais.

Ne crois-tu pas que l’augmentation du nombre d’engagés soit liée aux conditions du prochain Dakar, un peu « chaud » du point de vue de la sécurité et de la « respectabilité » ?
Je ne crois pas, non. Ceux qui s’engagent chez nous sont attirés par l’aventure Africa Eco Race, son authenticité et son absence de compromis. Du moins, je l’espère…
Entre Arabie Saoudite et Yémen, entre drames des droits de l’homme et drames humanitaires, existe-t-il un risque d’annulation du Dakar comme en 2008 ?
Je suppose que les organisateurs ont pris toutes les dispositions pour éviter cela. En tout cas, j’espère, pour les participants, que l’épreuve sera maintenue car, pour avoir été pilote et patron d’écurie, je sais à quel point il est difficile de disputer un tel rallye : monter des budgets, mettre en place toute la logistique, etc.
Récemment, une explosion a fait plus de cent morts au Yémen, où quatorze millions d’êtres humains sont privés de soins et de nourriture en raison des blocus et embargos, mesures politiques prises par la coalition emmenée par l’Arabie Saoudite. Des millions de vies sont en jeu. Peut-on prendre quinze millions de dollars de budget à l’Arabie Saoudite pour organiser un Dakar en ignorant cette détresse si proche, sans partager avec ceux qui en ont besoin ?
Effectivement, la situation géopolitique n’est pas des plus stables. Ce contexte représente un risque certain. Mais, même si je devais trouver une solution ou une idée, je ne saurais quoi faire. En tout cas, je ne suis pas certain que l’annulation du Dakar, qui fait actuellement le buzz, constitue la solution…

Des héros que l’on ne connaît plus et qui s’en moquent. Plus personne ne court pour la télé, mais pour apprendre des autres, de l’Afrique et pour (se) découvrir dans des circonstances jamais simples. Il faut oser.

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